Licenciements Xbox : 136 devs de DOOM virés en moins de 60 secondes

Par Critique jeux vidéo
Publié le 16 Juillet 2026 à 15:01 Réagir Ajouter comme source préférée sur Google
Licenciements Xbox : 136 devs de DOOM virés en moins de 60 secondes
© id Software / Bethesda (key art officiel), Microsoft (logo Xbox)

Invitation Outlook dix minutes avant, micros coupés, accès révoqués dans la foulée : ce que la méthode employée chez id Software dit du « reset » de Xbox.

DOOM : The Dark Ages venait de signer le plus gros lancement de l'histoire d'id Software, et une partie de l'équipe qui l'a fabriqué a appris son licenciement dans une réunion de moins d'une minute.

Les témoignages recueillis par Game Developer racontent bien plus qu'une procédure expéditive : ils décrivent, pièce par pièce, ce que Microsoft est en train de démonter.

136 personnes, une invitation Outlook, moins de 60 secondes

L'histoire tient en quelques gestes administratifs. 136 employés d'id Software, rattachés au bureau du Texas, ont reçu une invitation Outlook environ 10 minutes avant une réunion animée par Marty Stratton, le directeur du studio. L'appel a duré moins de 60 secondes. Micros désactivés, chat verrouillé, et dans certaines réunions organisées côté Bethesda, caméras coupées automatiquement. Pas une question, pas un recours.

La consigne de ne pas venir au bureau est arrivée si tard que plusieurs salariés étaient déjà en route. Dans les 48 heures, les accès aux mails internes et à Slack ont été supprimés, et l'adresse de contact conseillée par la direction exigeait précisément les identifiants qui venaient d'être révoqués. Une personne licenciée résume : « Est-ce que Microsoft s'en soucie ? Absolument pas. Ils semblent même mettre un certain effort et un soin particulier à rendre la chose aussi douloureuse que possible. » Il faut dire que depuis les premières fuites de Bloomberg, les équipes avaient été laissées des semaines à « spéculer, paniquer et s'inquiéter ».

La brutalité de la forme, pourtant, n'est pas le plus inquiétant. Le plus inquiétant, c'est l'inventaire de ce qui part avec ces 136 personnes.

L'employé numéro 13 et un moteur sans mécaniciens

id Software venait de livrer Revelations, l'extension de DOOM : The Dark Ages. Selon une source de Game Developer, la majorité de l'équipe derrière ce contenu a été licenciée. « Ils n'ont même pas attendu de voir si le produit était un succès avant de se débarrasser de l'équipe. » Même sort pour une grande partie des spécialistes d'id Tech, le moteur maison qui fait tourner DOOM, Wolfenstein et Indiana Jones et le Cercle Ancien. Une source ne voit « pas de voie vers l'avenir où ils feraient un autre jeu sous id Tech ».

Les chiffres donnent la mesure du démontage :

  • équipe VFX : 5 membres licenciés, dont son responsable
  • art technique et design : il ne reste que le chef du département
  • intelligence artificielle et gameplay : environ 90 % de l'équipe rayée de la carte
  • et parmi les partants, l'employé numéro 13 du studio, là depuis l'époque de John Carmack et John Romero

Xbox conteste l'image d'un moteur à l'abandon et assure que « des dizaines de personnes travaillent sur id Tech dans plusieurs sites », sans jamais préciser combien elles étaient avant. Le studio, lui, affirme garder « l'équipe nécessaire » et des effectifs comparables à ceux du DOOM de 2016. Un ancien répond que cette déclaration « étire la réalité jusqu'au point de rupture ». Quant au succès du jeu, célébré avec ses 3 millions de joueurs, personne en interne ne savait sur quels critères Microsoft le jugeait : des joueurs comptés via le Game Pass, ce ne sont pas 3 millions de ventes. « Le bon travail ne sauvera pas votre emploi dans cette entreprise », conclut une source.

À l'échelle du groupe ZeniMax, la coupe des deux dernières semaines se chiffre ainsi :

Entité Postes supprimés
id Software (Texas) 136
ZeniMax Online Studios (Maryland) 213
ZeniMax Media 116

Reste à comprendre la logique. Elle tient peut-être dans un seul mot, glissé dans un mail interne.

« Franchises » : le mot qui vaut une stratégie

Dans un mail envoyé aux membres du syndicat OneBGS et relayé par Game Developer, Microsoft qualifie ces suppressions de postes de « changement entrepreneurial dans le périmètre de l'activité » : l'entreprise passerait d'un modèle « centré sur les studios » à un modèle « centré sur les franchises ». Traduction : les équipes et leur culture deviennent des variables, les marques restent. Pour le syndicat des employés de Bethesda, cette terminologie n'a rien d'innocent, elle servirait à contourner l'obligation légale de négocier. « Changer un titre sur un PowerPoint n'efface pas notre droit légal à avoir voix au chapitre sur nos conditions de travail. »

OneBGS s'appuie sur la procédure dite d'Effects Bargaining, qui oblige l'employeur à négocier les modalités d'un licenciement même quand la décision elle-même n'est plus contestable. Ses exigences :

  • des transferts vers les postes ouverts chez Xbox et Microsoft
  • des indemnités de départ renforcées
  • une couverture santé prolongée
  • des droits de rappel prioritaires en cas de réembauche

Et pendant que les juristes affûtent leurs arguments, la contestation est descendue dans la rue.

Save Our Devs : les devs et les joueurs marchent ensemble

Le 15 juillet, les employés syndiqués de Bethesda ont défilé sous la bannière « Save Our Devs » devant les bureaux de ZeniMax à Rockville, Austin, Dallas et Montréal. En deux semaines, plus de 440 postes ont été supprimés entre Bethesda Game Studios, ZeniMax et id Software, sur les 3 200 annoncés d'ici juin 2027. Le comité de mobilisation donne le ton : « L'entreprise veut que nous acceptions cela comme une décision définitive et que nous disparaissions discrètement. Nous ne le permettrons pas. » Le syndicat a même dû rappeler que participer à la marche est protégé par la loi fédérale. Qu'il faille le préciser dit tout du climat.

Les joueurs, eux, ont investi le seul espace que Microsoft ne peut pas ignorer : son propre forum de feedback, Xbox Player Voice. La requête publiée par le fan Witt Yao, qui dénonce plus de 10 000 licenciements en deux ans et une liste de studios fermés ou fragilisés, a dépassé les 3 000 votes. Il demande aussi à Microsoft d'arrêter d'annoncer des jeux qu'elle ne compte pas sortir elle-même, comme State of Decay 3, et de renoncer aux primes des dirigeants après chaque vague de licenciements.

On peut voir dans tout cela la routine d'une industrie cyclique. Honnêtement, j'y vois autre chose : le moment où un éditeur écrit, noir sur blanc, que les gens qui fabriquent les jeux comptent moins que les logos qu'ils laissent derrière eux. id Software a survécu à trente ans de secousses. Un savoir-faire, lui, ne se rachète pas en soldes : il se transmet ou il disparaît. Et vous, cette bascule vers les « franchises », vous y voyez une stratégie ou un aveu ? Dites-le en commentaire.

À retenir

  • 136 employés d'id Software (Texas) licenciés lors d'un appel vidéo de moins de 60 secondes, invitation envoyée 10 minutes avant
  • La majorité de l'équipe du DLC Revelations et une grande partie des spécialistes du moteur id Tech remerciées, dont l'employé n°13 du studio
  • 213 postes supprimés chez ZeniMax Online, 116 chez ZeniMax Media : plus de 440 en deux semaines, sur 3 200 d'ici juin 2027
  • Microsoft requalifie les coupes en passage d'un modèle « studios » à un modèle « franchises », ce que le syndicat OneBGS conteste légalement
  • Marche « Save Our Devs » le 15 juillet devant les bureaux ZeniMax de Rockville, Austin, Dallas et Montréal
  • Sur Xbox Player Voice, la requête d'un fan dénonçant plus de 10 000 licenciements en deux ans dépasse les 3 000 votes
Aurélien Bouscarel · Critique jeux vidéo

Critique et essayiste jeu vidéo, spécialiste de la narration et du game design. Il s'intéresse à ce qui fait qu'un jeu raconte vraiment quelque chose.

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